En cette fin de matinée, au cœur du bocage vendéen, les immenses bâtiments Geslin émergent au milieu des champs. À l’entrée du site de Chauché, les pelleteuses sont à l’œuvre, signe visible d’un chantier en cours et symbole d’une entreprise en mouvement. Animé par une passion intacte pour son métier et par le désir de transmettre, Benoît Geslin revient sur l’histoire construite par son père, Denis, dessinant une épopée industrielle à la vendéenne. Il revendique cet esprit familial qu’il perpétue aux côtés de son frère Stéphane. Le chef d’entreprise nous plonge dans son quotidien : les œufs. Plébiscités par les Français, riches en protéines, ils sont devenus les stars de nos assiettes.
Face aux tensions d’approvisionnement dans les rayons, comment se porte la filière en ce début d’année ?
Il faut d’abord remettre la situation en perspective, car elle n’est pas nouvelle. Après les fêtes de fin d’année, où les œufs sont très sollicités par les professionnels des métiers de bouche, mais aussi lors d’aléas météorologiques, les rayons peuvent parfois être moins fournis. Dans le même temps, la consommation d’œufs progresse. Les ventes ont augmenté d’environ 5 % ces trois dernières années. Selon le Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO), la France a enregistré en 2025 un nouveau record, avec 235 œufs consommés par habitant.
En parallèle, la filière reste marquée par les récents épisodes de grippe aviaire et les évolutions structurelles en cours des modes de production. Entre une demande dynamique et une offre contrainte, cette combinaison se traduit aujourd’hui par des tensions d’approvisionnement. Toutefois, la France se classe au premier rang européen, avec une production annuelle de 15,3 milliards d’œufs.

LES OEUFS GESLIN
Comment expliquez-vous cet engouement durable ?
L’œuf est d’une simplicité incroyable, avec une multitude d’usages. C’est une protéine économiquement accessible, facile à cuisiner et riche sur le plan nutritionnel. Il se consomme aussi bien en œuf de table qu’en transformation industrielle, notamment pour la préparation de pâtisseries ou de desserts. Surtout, il s’impose comme un produit d’avenir au regard des enjeux d’autosuffisance alimentaire et de transition environnementale. Une dynamique engagée de longue date nettement accélérée ces dernières années.
Cette dynamique s’inscrit dans le temps long. Comment votre père, à l’origine de l’entreprise en 1973, aborde-t-il les premières années ?
Au départ, mon père ne s’imaginait absolument pas construire une entreprise de cette taille. En 1973, il démarre très modestement sur l’activité d’élevage avec deux petites structures de 700 m2 dédiées aux poulettes. Pendant plusieurs années, il ne se lance pas à temps plein et conserve son activité de technicien conseil en élevage. Une double casquette afin de sécuriser les revenus familiaux et limiter le risque entrepreneurial. Très tôt, il y a aussi la volonté de comprendre l’ensemble de la filière. En 1977, il franchit une première étape avec la construction du premier bâtiment de poules pondeuses. L’activité s’intensifie en 1981 avec un second bâtiment.
En quoi la crise de surproduction des années 1980 a-t-elle façonné votre modèle ?
À l’époque, nous étions uniquement positionnés sur l’élevage et dépendants d’un centre de conditionnement pour écouler nos œufs, sans véritable maîtrise de notre débouché. Avec le développement de l’activité, entre l’élevage de poulettes et la montée en puissance des poules pondeuses, les volumes augmentent. Quand on pense aux tensions d’approvisionnement actuelles, on peine à l’imaginer, mais la filière connaissait alors des crises de surproduction. L’une d’entre elles a profondément marqué l’entreprise, où notre partenaire n’était plus en capacité d’absorber les œufs. Or, notre modèle repose sur un flux poussé ; une poule pond quasiment un œuf par jour. Confronté à cette situation, sur une denrée par nature périssable, mon père se pose la question fondatrice : comment mieux maîtriser notre débouché œufs et commercial ? Un nouveau débouché s’impose.
Le développement des ovoproduits va devenir l’activité phare du groupe…
Il accompagne l’essor de la brioche vendéenne. Pour les fabricants, les volumes augmentent et casser les œufs sur place devient contraignant en termes d’organisation et de temps. Mon père va alors à la rencontre de ces acteurs pour comprendre comment ils travaillent les œufs et quelles sont leurs contraintes. Il fait le lien avec son propre parcours, en s’appuyant sur les bases acquises lors de son BTS en industrie laitière, les procédés de transformation étant proches, en particulier la pasteurisation.
À l’époque, on parle de « coule d’œufs », des œufs cassés et livrés sous forme liquide. L’activité d’ovoproduits démarre ainsi, avec du blanc, du jaune et de l’œuf entier liquides. La casserie est installée à proximité des bâtiments de ponte, sans transport ni emballage intermédiaire. Très vite, les ovoproduits s’imposent comme un segment stratégique, car ils répondent bien aux besoins des industriels en termes de sécurité sanitaire, régularité et ga…