Couverture du journal du 30/09/2022 Consulter le journal

Portrait : Yves Gillet, président de Keran

Il a été l’homme clé de SCE devenue Keran durant 40 ans. À l’heure de la transmission d’un groupe fort de 600 collaborateurs et réalisant 60 M€ de chiffre d’affaires, nous avons rencontré Yves Gillet. Figure entrepreneuriale emblématique du territoire ligérien, c’est avec la liberté qui le caractérise qu’il évoque un parcours aussi riche qu’on pouvait l’imaginer.

Yves Gillet, Keran

Yves GILLET, président de Keran © Benjamin Lachenal

Un regard vif, intense même, derrière des yeux bleu glacier que les lunettes ne parviennent pas à masquer et qui, on le devine, peut s’avérer aussi perçant qu’il se révèle ce jour-là serein, c’est ce qui frappe en premier lieu lorsque l’on rencontre Yves Gillet. À 67 ans, ce self made man qui a bâti à la force de son travail et de sa volonté un groupe reconnu de conseil et d’ingénierie en aménagement du territoire, n’est pas près d’abandonner une once de cette énergie mobilisatrice dont il a fait sa signature. « Il a une forme d’éternelle jeunesse », dit d’ailleurs de lui son ami François Guérin. Voilà qui annonce la couleur…

Au lendemain de la célébration d’un événement riche en symboles et en émotions – les 40 ans du groupe -, aucune trace de fatigue chez Yves Gillet. Pourtant, « la fête a duré longtemps », s’amuse-t-il, réunissant 95 % des 600 collaborateurs, venus pour partie de l’autre bout du monde.

Cette date du 21 juin 2022 résonne à plus d’un titre comme une étape clé dans la vie du groupe, car elle officialise aussi sa transmission. Le dirigeant affirme la vivre sereinement, lui qui avait posé dès 2018 la date butoir de 2022, se donnant ainsi le temps de préparer l’après en mettant en place une nouvelle gouvernance, « plus collective ». Il reconnaît néanmoins que cette transition a nécessité un travail sur lui-même, « un petit deuil de la manière de faire d’avant. J’étais quand même très très très présent dans les décisions. Ce détachement-là, c’est une petite conquête sur soi ».

L’HOMME PRIVÉ VS LA PERSONNALITÉ PUBLIQUE

Pour autant, difficile de vraiment larguer les amarres… D’ailleurs, il reste président de Keran et continue de s’impliquer dans un certain nombre de projets. Impossible d’imaginer un autre scénario pour un homme qui se définit comme de tempérament « assez actif ». Une litote quand on connaît ses engagements multiples au sein de l’écosystème économique local, au-delà même de son activité professionnelle déjà très prenante.

Au seuil de cette nouvelle étape de sa vie, il choisit de faire sienne une phrase du philosophe Edgar Morin : « Vivre, c’est traverser des mers d’incertitude en allant se ravitailler sur quelques îlots de certitude ». Appliquée à sa situation, il entend – enfin – vivre dans un monde où tout ne sera pas planifié, tout en gardant quelques points fixes. « J’aime être dans des univers très différents : économique, culturel, sportif, familial, amical : je vais pouvoir mieux les équilibrer, laisser de la place à l’imprévu », se réjouit-il.

Si Yves Gillet est une personnalité largement (re)connue de la sphère économique, de l’homme privé en revanche, on sait peu de choses. Pourtant, il se livre volontiers quand on l’interroge sur cette autre facette. À commencer par son enfance, qui donne un certain nombre de clés sur son parcours d’homme, la manière dont il s’est forgé.

Dernier de huit enfants, il est profondément enraciné dans le territoire : né à Derval, ses parents étaient agriculteurs. Il évoque « une situation sociale très difficile » dans une petite ferme en terre battue, sans eau courante. Pour lui, enfance n’a pas rimé avec insouciance. Pas question de jouer, il fallait « bosser, parfois avant d’aller à l’école. La notion de travail, j’ai su très vite ce que ça voulait dire », commente-t-il.

Quand on lui demande quel enfant il était, la réponse fuse : « rebelle. C’est ce qui me qualifie le mieux », reconnaît-il, non sans une certaine fierté. Très jeune, il se caractérise par son refus de l’autorité et la volonté de se distinguer de son frère né juste avant lui et qu’on cherche à lui imposer comme modèle.

Rebelle, c’est ce qui me qualifie le mieux.

Sur le plan scolaire, Yves brille. Ce qui lui permet de faire passer quelques pilules… « Comme ça se passait très bien à l’école, j’avais un an d’avance, on me foutait la paix », résume- t-il dans un langage aussi franc et direct que sa personnalité.

Car le jeune garçon, puis l’adolescent envoyé au lycée Loquidy à Nantes, est mû par une motivation profonde : s’extraire de sa condition sociale et des injustices qui lui sont inhérentes. « Ma mère étaient très croyante, elle me forçait à aller à la messe. Je ne supportais pas que les riches propriétaires terriens aient des places affectées dans l’église, en première loge, quand les manants étaient relégués aux places debout. » Lutter contre l’injustice, les passe-droits, constitue dès lors un marqueur fort, imprimant sa vie jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs, à la question « quel regard le petit garçon que vous avez été porterait-il sur l’homme d’aujourd’hui ? », il répond : « J’ai fait des concessions, mais pas de compromissions. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été injuste à l’égard des autres et je n’ai pas développé mon business en utilisant des méthodes que je reprochais aux autres plus jeune, comme le favoritisme. J’aurais été beaucoup plus vite et ça aurait été beaucoup plus facile, mais c’est une fierté d’avoir toujours été dans les clous. »

Penser à ce qu’on va faire et avec qui on va le faire m’intéresse plus que le faire.

Si le jeune Yves mobilisera toute son énergie pour s’extraire de son milieu, il a au moins gardé deux éléments de ses racines rurales : l’humilité et l’engagement scellé d’une tape dans la main. « Quand j’ai dit, j’ai dit. Mon propre engagement vaut plus que la force d’un contrat », martèle-t-il.

« Je me suis autonomisé très tôt », témoigne-t-il encore. À 15 ans, sentant que ses parents ne pourront lui servir de guides, il obtient une bourse et devient maçon pour financer ses études. Loin de nuire à ses résultats, il engrange les notes excellentes. Ses professeurs le poussent à s’orienter vers médecine ou à faire une prépa ? Il choisit une voie qui lui permettra de gagner sa vie plus rapidement en intégrant une formation en génie civil à l’IUT de Saint-Nazaire. Pourquoi ce choix ? « Les trois premiers pouvaient intégrer directement une troisième année d’école d’ingénieur », explique-t-il. Ainsi, il ne se ferme pas de portes…

IL FRÔLE LA MORT À 19 ANS

En 1974, survient un événement fondateur pour la suite de son parcours : il frôle la mort dans un grave accident de voiture. Lorsqu’il sort du coma, il est paralysé du côté gauche.

« Je me suis vu effectuant la fin de l’IUT en fauteuil roulant », décrit-il, encore remué à l’évocation de cette période. Mais la roulette russe de la vie en décide autrement. Au bout de deux mois et demi, il retrouve sa mobilité. « J’étais déjà rebelle, mais après ça je me suis dit que personne ne m’emmerderait jamais », énonce-t-il. Il met alors les bouchées doubles, rattrape le retard pris dans ses études et termine… deuxième.

Pour autant, il n’intègre pas directement une école d’ingénieur. Attiré par une annonce « pour un boulot très bien payé » à la Direction départementale de l’équipement, il suit en parallèle une formation en cours du soir. Si cette expérience à la DDE ne lui correspond pas – « j’ai vite vu que l’administration, ça n’était pas pour moi », trop hiérarchique, manquant de cette liberté si chère à son cœur – elle va néanmoins lui permettre une découverte : une forte sensibilité à l’environnement et au monde militant dans une France impactée par le premier choc pétrolier. Le jeune Yves se prend de passion pour l’engagement. Il baigne plusieurs années durant dans un univers foisonnant intellectuellement, côtoyant des Nouveaux philosophes comme André Glucksmann, des dissidents russes ou le mouvement des Paysans travailleurs… « Des gens qui avaient une conscience politique très marquée et orientée », résume-t-il. Une période très formatrice selon lui.

En parallèle, il poursuit ses études pendant deux ans à Rennes dans une des premières formations à l’écologie, puis à Nanterre durant un an, en sociologie urbaine, « pour avoir des clés de compréhension sur les gens ». Pour vivre, il a repris son activité de maçon. Finalement, il n’exercera comme ingénieur qu’un an à la chambre d’agriculture. Car une nouvelle aventure l’attend : celle de l’entrepreneuriat.

UN DIRIGEANT VISIONNAIRE ET ENGAGÉ

« Je voulais être libre », confie-t-il. Peu lui importe alors la forme. D’ailleurs, il précise qu’il n’a pas créé SCE, arrivant six mois après la création juridique de l’entreprise d’ingénierie et d’études. En revanche, il voit tout de suite dans cette jeune pousse un accélérateur possible de son projet : « associer les expertises que j’avais connu à la DDE et y apporter la dimension environnementale découverte à la fac, avec une structure responsabilisante, une anti-DDE ». Très vite, il prend le lead et l’aventure démarre, avec le succès qu’on lui connaît.

Yves Gillet

Si on devait résumer ses 40 années de dirigeant en deux mots, ce serait sans doute ceux-ci : visionnaire et engagé.

Visionnaire, parce ce qu’il a su anticiper très tôt les enjeux qui sont aujourd’hui devenus incontournables : la responsabilité environnementale, les bouleversements sociétaux, proposant une approche globale dans un monde devenu, au fil des décennies, de plus en plus complexe. Pour évoquer l’évolution de SCE devenue Keran, le chef d’entreprise choisit la métaphore

footballistique : « On a commencé en ligue 3 régionale, mais aujourd’hui on joue en Coupe d’Europe, voire on la gagne, on a structuré le “club”, accueilli et formé des talents… ». Cette approche très stratégique a été rendue possible parce qu’Yves Gillet est en veille permanente. Doté d’une soif d’apprendre inextinguible, il a toujours été à l’écoute des tendances de fond. Il dit d’ailleurs aimer « définir le style de jeu et choisir les joueurs. Penser à ce qu’on va faire et avec qui on va le faire m’intéresse plus que le faire. »

Fort de ces atouts, même lors de l’unique période entre 2014 et 2016 où Keran a rompu avec une croissance continue, il n’a jamais douté. « Les enjeux étaient là et on était très compétitifs et qualitatifs par rapport à nos concurrents. » Malgré une perte de 30 % du carnet de commandes en deux mois, il reste confiant. « Je dormais comme un bébé », sourit-il. Sa compagne, Soizick Angomard, elle-même chef d’entreprise, confirme ce trait de caractère. « Il n’est pas stressé, voire totalement zen : pour lui, tout problème a sa solution. »

Impossible, aussi, de ne pas évoquer le dirigeant engagé. Mécène de Toit à Moi, partenaire de Black Poverty Foundation, membre fondateur de Ruptures et très mobilisé auprès des Dirigeants responsables de l’Ouest, ses engagements illustrent sa vision du monde et ses priorités. Ce n’est pas un hasard si, à l’occasion de la soirée des 40 ans du groupe, la chanson choisie pour lui rendre hommage a été “Je rêvais d’un autre monde”.

Et à part le travail ? Malgré une activité chronophage, il a toujours trouvé le temps de pratiquer le sport, essentiel selon lui pour s’entretenir et « cramer de l’énergie ». Seule concession au temps qui passe, il a récemment remplacé la course à pied par le vélo et le golf. Amateur d’art contemporain, il dit aussi aimer le vin, les voyages et lit beaucoup. Son seul regret ? Ne pas avoir été un père plus présent. Mais il compte bien se rattraper avec ses petits-enfants. Comme on pourrait s’en douter, c’est loin d’être son unique ambition. Outre sa fonction à la présidence de Keran, il a déjà sur le feu un projet qui fera sans nul doute date : The Arch(1), suite d’une aventure événementielle hors norme née avec The Bridge (2) en 2017. De quoi entretenir la flamme dans son regard…

 

  1. The Arch est un événement européen qui se déroulera en Il est destiné à contribuer à accélérer la transition écologique en apportant une visibilité exceptionnelle à 100 solutions pour la planète, en les embarquant sur un cargo à voile entre Saint-Nazaire et Copenhague, siège de l’Agence européenne de l’environnement.
  2. À l’occasion du centenaire de l’amitié franco-américaine, le paquebot Queen Mary 2 avait relié Saint-Nazaire à New York, embarquant près de 150 entreprises qui avaient choisi de transformer six jours de huis-clos maritime en un temps de réflexion collective afin de jeter les bases d’un projet commun sur la place et le rôle de l’entreprise de demain.

 

 

LES MOTS des autres

Damien Grimont, ancien marin et président de Profil Grand Large 1 : « Il incarne l’entrepreneur moderne »

 « Avec Yves, on s’est rencontrés sur la transat Lorient – Saint-Barth. Pour moi, c’est un mentor : à chaque fois que j’ai un projet avec une idée événementielle, je vais le voir et il lui insuffle une dynamique de sens très structurée.
Il m’a réconcilié avec la notion d’entreprendre.
Pour moi, il incarne l’entrepreneur moderne : il a défini avant tout le monde la révolution de la raison d’être de l’entreprise. Il agit concrètement pour modifier la structuration de la société par son action entrepreneuriale. Ce qui implique plein de choix, de renoncements. Avant tout, Yves c’est quelqu’un d’intègre, de désintéressé, dont le ressort est l’humain. »

  1. Organisateur de The Bridge et The Arch.

 

François Guérin, PDG du groupe Cetih : « Son moteur, c’est la relation humaine »

« Yves a été ce genre de rencontre où l’on se dit que c’est une évidence. On s’est connus dans les réseaux économiques et liés d’amitié à l’occasion de la Solidaire du chocolat.
C’est quelqu’un de sincère, engagé, déterminé, visionnaire, mais aussi humaniste, fédérateur, convivial et généreux, ouvert, avec beaucoup d’humilité.
Il y a une très belle énergie chez lui, celle du passionné et du rebelle qui veut écrire l’histoire autrement et qui ne lâche pas en chemin. Et il sait mettre cette énergie au service de causes qui ont du sens, sachant qu’il ne fera rien s’il n’y trouve pas du plaisir, notamment celui de la rencontre. Son moteur, c’est vraiment la relation humaine. »

À brûle POURPOINT

Quel autre métier auriez-vous aimé exercer ?

Chanteur ! Je me voyais bien sur scène et j’adore ça. Je me serais bien vu plus jeune en Jean-Louis Aubert. Une vie de rebelle qui m’aurait permis de créer en groupe, être sur scène, envoyer de l’énergie…

La ou les personnalité(s) que vous admirez ou qui vous inspirent ?

Je n’ai pas de gourou, mais il y a une personne que je lis et cite souvent, c’est Edgar Morin. Je trouve qu’il y a chez lui une expérience de la vie, une sagesse, une profondeur… Je trouve qu’à 101 ans il est encore dans le match et ses analyses pertinentes ! Plus largement ceux qui peuvent m’inspirer ce sont les gens alignés, qui font ce qu’ils disent.

Un film ou un livre qui vous a marqué ?

Désert de Jean-Marie Gustave Le Clézio, pour son écriture et ses origines mauriciennes, une île que j’aime beaucoup. C’est un livre qui mêle poésie et engagement lié au déracinement de populations, un thème tellement actuel !

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

La vie. Je la trouve belle ! Quand je me lève, je me dis que je suis en forme, que je vais rencontrer des gens sympas. Je trouve que le bien le plus précieux c’est la santé. Une fois qu’on a ça, avec un peu de boulot, un peu d’effort, on peut tout faire.

Qu’est-ce qui vous tient le plus à cœur ?

Qu’on ait une société moins inégalitaire, qu’on développe le « prendre soin de ». Je trouve qu’on n’accompagne pas assez les personnes qui ont un handicap.

Je ferais des transferts massifs de moyens. Clairement, je vais être radical, mais un chômeur de 25 ans qui ne veut pas se lever pour aller cueillir le muguet parce que c’est pénible et que le muguet pourrit sur pied, pour moi il ne devrait pas avoir de RSA, il ne devrait rien avoir du tout !

Ce n’est peut-être pas politiquement correct, mais j’assume.

Votre plus grande fierté ?

D’avoir contribué à créer un groupe à impact positif et de le transmettre sereinement pour qu’il poursuive sa route. Le fait que j’ai pu apporter quelque chose ou laisser quelques traces auprès d’un certain nombre de personnes. Je ne l’ai pas fait pour ça, mais j’en suis fier.