Couverture du journal du 12/08/2022 Consulter le journal

L’inflation à un niveau record depuis 40 ans

L’Observatoire économique, social et territorial de la Vendée (OESTV) organisait début juillet une matinale sur l’inflation. Isabelle Job-Bazille, directrice des Études économiques du groupe Crédit Agricole, a livré quelques éléments d’analyse pour décrypter les causes et les enjeux et évoquer les perspectives 2023.

Inflation vendée

Face à l’inflation, les Français les plus vulnérables sont les retraités, les agriculteurs et les ruraux. © Shutterstock

Du jamais-vu depuis près de 40 ans en France ! En mai 2022, l’inflation était de 5,2 % et atteignait 5,8% 1 en juin. Un paradoxe pour certains, alors que l’activité économique avait retrouvé son niveau de 2019, sans pour autant l’avoir dépassé. Comment s’explique cette hausse généralisée et durable des prix à la consomation ? Quels en sont les mécanismes et conséquences ? À quoi doivent s’attendre les chefs d’entreprises et les acteurs du monde économique les prochains mois ? Pour les éclairer sur ce sujet complexe, l’Observatoire économique, social et territorial de la Vendée (OESTV) y a consacré une matinale. À la barre de la conférence du jour, Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques du groupe Crédit Agricole.

En introduction, elle a rappelé le contexte dans lequel s’inscrit cette hausse spectaculaire des prix. Les pénuries et retards d’approvisionnement sur de nombreuses matières premières et matériaux en raison de la crise Covid ont indéniablement eu un impact sur les prix. « Sans l’engagement précoce de l’État et de son “quoi qu’il en coûte“, cette inflation aurait probablement été supérieure de deux points », souligne Isabelle Job-Bazille. Résultat : l’inflation française est inférieure à la moyenne européenne, qui s’élève à 8,1 % 2 (zone euro).

Inflation vendée

Isabelle Job-Bazille, lors de la matinale organisée par l’OESTV début juillet, en Vendée © IJ

UNE POUSSÉE INÉDITE ET D’AMPLEUR MONDIALE

Ce qui affole indubitablement les compteurs depuis cinq mois, c’est bel et bien la guerre ukrainienne. Des céréales en passant par le gaz et le pétrole, cette poussée inflationniste inédite est d’ampleur mondiale. Pour mesurer finement cette inflation, l’Insee (Institut nationale de la statistique et des études économiques) utilise l’indice des prix à la consommation (IPC), élaboré sur un panier de biens du consommateur moyen. Chaque catégorie de produit est ensuite pondérée en fonction de son poids dans le budget des Français.

Résultats ? Fin mai, l’alimentation, qui représente 16 % 3 du budget des ménages et dont les prix ont augmenté de 4,3 % sur un an, contribuait à 13 % à la hausse générale des prix. Quant à l’énergie, qui représente près de 9 % du budget des ménages et a grimpé de 27 % sur cette même période, elle est responsable à 42 % de l’inflation ! Si l’on zoome sur les produits pétroliers, qui représentent en moyenne 4,3 % du budget des ménages, leurs prix ont explosé de 36,7 % sur un an. Une envolée qui contribue « seulement » à 27 % de l’inflation.

CETTE INFLATION EST SANS DOUTE PLUS PERSISTANTE ET DURABLE QUE CE QUE L’ON AVAIT INITIALEMENT ANTICIPÉ.

« Le panier de consommation des Français a bien évolué depuis les années 1960, souligne Isabelle Job-Bazille. Le poids de l’alimentaire et de l’habillement ont fortement diminué quand celui de la santé, du logement, du transport ou des loisirs ont progressé. Tous les ménages ne sont pas égaux face à cette inflation. Cela varie de façon assez conséquente en fonction de l’âge, de la catégorie socio-professionnelle, de la situation familiale ou du lieu de résidence. »

RETRAITÉS, AGRICULTEURS ET RURAUX EN PREMIÈRE LIGNE

Face à l’inflation, les Français les plus vulnérables sont les retraités, les agriculteurs et les ruraux : « Vous serez en effet plus sensible à la hausse du prix de l’essence si vous prenez votre voiture tous les jours qu’un urbain qui utilise les transports en commun. »

L’énergie est en grande partie responsable de cette inflation historique. Or, ses prix sont très volatiles. Pour mesurer la tendance durable de l’évolution des prix, l’Insee utilise un autre indicateur : l’inflation sous-jacente. « On expurge l’inflation totale de ses composantes volatiles, comme l’énergie ou les produits frais, ainsi que les prix administrés par l’État comme le prix du gaz ou de l’électricité, explique Isabelle Job-Bazille. On obtient ainsi l’inflation sous-jacente. Elle s’élève actuellement à 3,7 %, représente 60 % de l’indice d’inflation totale, et contribue à 40 % à l’inflation générale des prix. Ce que l’on considère être la stabilité des prix à moyen terme est une cible d’inflation à 2 %. On voit bien que l’on est au-delà. Cette inflation est sans doute plus persistante et durable que ce que l’on avait initialement anticipé. »

L’INDEXATION DES SALAIRES

Les causes de l’inflation sont multiples ? D’abord la hausse de 25 % des coûts de production entre mai 2021 et mai 2022. Les biens et les matières importés sont les plus touchés (énergie, matières premières agricoles, composants électroniques et pièces détachées…). « Le Covid a provoqué des arrêts de production, notamment en Chine, et des ruptures d’approvisionnement. À cela, vous ajoutez des congestions portuaires. Tout cela a conduit à une forte augmentation des prix, que les entreprises ont répercutée en partie ou totalement au consommateur final. Cela prend en moyenne sept mois pour que l’on voit ces éléments se matérialiser », précise Isabelle Job-Bazille.

« Cette envolée des prix entraîne des revendications pour une revalorisation des salaires afin de compenser la perte de pouvoir d’achat. Or, une hausse accélérée des salaires risquerait de provoquer une spirale inflationniste. La hausse des prix conduirait à une hausse des salaires. Puis cette hausse des coûts salariaux se répercuterait à son tour sur les prix de vente. Et ainsi de suite, jusqu’à devenir hors de contrôle. C’est typiquement ce que l’on a connu dans les années 1970, à la suite du choc pétrolier (prix multiplié par trois), avec une inflation à deux chiffres. Les salaires réels augmentaient de 4 % par an. Les marges des entreprises s’étaient considérablement réduites. Cela s’était traduit par une baisse des investissements et des licenciements, alors même que les politiques budgétaires étaient stimulantes et cherchaient à faire redémarrer la machine. »

UNE HAUSSE DES SALAIRES DE 5 % ENVISAGÉE

La France s’est ainsi retrouvée dans une situation de stagflation ou inflation persistante. Une demande, soutenue artificiellement et supérieure à l’offre, des vagues de licenciements et au final, un ralentissement de l’activité économique, voire une récession : pour Isabelle Job-Bazille, « c’est la principale crainte que nous pouvons avoir aujourd’hui ».

Alors comment réagir sur la question des salaires ? « Ce qui est prôné à l’heure actuelle, c’est d’avoir une indexation partielle des salaires. Pourquoi ? Parce qu’historiquement, les salaires augmentent plus vite que l’inflation. Cette perte de pouvoir d’achat, dans le temps, sera effacée, puisqu’en phase de reprise, les salaires progresseront justement plus vite que l’inflation. Ce à quoi nous pouvons nous attendre, c’est une hausse du salaire moyen de base d’environ 3,7 %. À cette revalorisation pourront s’ajouter d’autres éléments de rémunération plus temporaires tels l’intéressement, la participation, des primes ou des aides de l’État. Donc globalement, la hausse des rémunérations pourrait atteindre les 5 %. »

LE RÔLE DE LA BANQUE CENTRALE EUROPÉENNE

En période inflationniste, la Banque centrale européenne (BCE) remonte ses taux d’intérêt de manière à resserrer les conditions de financement de l’économie. « En utilisant ce levier, elle cherche à ralentir l’activité et la consommation pour éviter la surchauffe de l’économie comme aux États-Unis, victime d’une frénésie de consommation post-covid, décrypte Isabelle Job-Bazille. Une fois que les prix sont stabilisés et que la spirale inflationniste sera finie, elle baissera de nouveau les taux pour enclencher une dynamique de reprise. » En l’occurrence, ces taux directeurs doivent être relevés dès ce mois de juillet puis en septembre.

La BCE scrute aussi attentivement l’évolution de la situation économique américaine et ses impacts sur la monnaie européenne. Le taux de change dollar/euro atteint un niveau historiquement bas cet été, le billet vert passant même la barre d’un euro en début de semaine. « Cela aggrave les tensions sur les marchés du pétrole et du gaz, puisque ces prix sont évalués en dollar. Et quand l’euro s’affaiblit, ces produits nous coûtent plus cher. En augmentant les taux d’intérêt, la BCE espère stabiliser les taux de change entre les deux monnaies. »

Les prévisions annoncent un ralentissement économique en 2023. En France, le PIB devrait progresser d’1,1 % seulement et l’inflation de 4,6 % 4. L’impact du choc inflationniste grignote le pouvoir d’achat et ralentit la consommation des ménages. Les entreprises vont sans doute voir leurs marges se réduire davantage, limiter leurs investissements et leurs embauches, ce qui devrait apaiser les tensions de recrutement.

 

1. Par rapport au même mois en Sources : Eurostat, Crédit Agricole / Eco

2. Sources : Eurostat, Crédit Agricole / Eco

3. Sources : Insee, Crédit Agricole / Eco

4. Études économiques Groupe Crédit Agricole